À l’heure de la rentrée et de l’application de la réforme de la formation en soins infirmiers, le livre Être formateur en soins infirmiers d’Émilie Hecquet propose des pistes d’action concrètes pour soutenir durablement le développement professionnel des formateurs. Il se concentre sur ce qui peut favoriser l’accompagnement de la professionnalisation des formateurs en soins infirmiers devant les enjeux universitaires actuels. Trois enquête viennent appuyer les propos : des entretiens reflètent d’abord les expériences vécues par des acteurs de la formation depuis la réforme de 2009 jusqu’à nos jours ; puis, une enquête auprès de directeurs d’IFSI souligne une intégration universitaire hétérogène selon les territoires, mettant en évidence des leviers et des freins aux partenariats ; enfin, une enquête en immersion auprès de directeurs et d’équipes pédagogiques permet d’identifier les déterminants du développement professionnel alors qu’il s’agit d’articuler logique universitaire et réalités du terrain.
Extraits
L’origine du livre
« À la fin des années 1990, l’enseignement supérieur européen est entré dans une phase de transformation profonde. En 1998, à l’occasion du 800e anniversaire de l’Université de la Sorbonne, les ministres de l’Éducation de quatre grands pays européens – la France, l’Allemagne, le Royaume-Uni et l’Italie – ont signé une déclaration commune appelant à l’harmonisation des systèmes universitaires. Cette initiative marque le point de départ d’un vaste mouvement de réforme qui a pris corps l’année suivante avec la signature des accords de Bologne par 29 pays. L’ambition est alors claire : rendre les diplômes plus lisibles, favoriser leur reconnaissance internationale et inscrire l’enseignement supérieur dans une dynamique résolument européenne.
La mise en place progressive du schéma licence–master–doctorat au début des années 2000 donne une traduction concrète à ces orientations. Si ces réformes concernent l’ensemble des filières universitaires, elles vont également transformer, plus en profondeur encore, les formations relevant historiquement du champ professionnel, notamment celles des professions de santé. À partir de 2009, le processus d’universitarisation de la formation en soins infirmiers s’accélère avec l’introduction d’un nouveau référentiel de formation, modifiant à la fois les contenus enseignés, les modalités pédagogiques et les attentes institutionnelles. La formation infirmière s’inscrit désormais explicitement dans l’espace universitaire.
Au fil des années, plusieurs réformes viennent consolider ce mouvement. La création de groupements territoriaux d’instituts de formation en partenariat avec les universités, la suppression du concours d’entrée au profit d’une sélection via la plateforme Parcoursup, ou encore la loi de juillet 2019 visant à renforcer les liens entre les formations en santé et l’université témoignent d’une volonté politique d’uniformisation et de rapprochement durable. Plus récemment, les autorités ministérielles ont réaffirmé leur intention d’achever ce processus d’universitarisation. Les annonces faites en 2023 par le ministre de la Santé et de la Prévention, autour d’une réforme articulée sur la formation, les compétences et les carrières infirmières confirment une évolution majeure : le diplôme infirmier, jusqu’alors délivré par le ministère de la Santé, relèvera désormais pleinement de l’université. Cette transformation majeure s’est concrétisée en 2026 avec l’introduction d’un nouveau référentiel de formation.
C’est dans ce contexte de mutation que s’inscrit l’origine de cet ouvrage. Il prend appui sur un parcours professionnel de formatrice en soins infirmiers, vécu au cœur même de l’universitarisation. Être actrice de ces transformations, les accompagner au quotidien, mais aussi en éprouver les tensions, les contradictions et les incertitudes a fait émerger de nombreuses interrogations. Que devient l’identité professionnelle des formateurs lorsque les exigences universitaires s’imposent à une formation historiquement ancrée dans la pratique ? Comment évoluent les compétences attendues ? Et comment articuler, sans les opposer, les logiques académiques et les réalités du terrain clinique ?
Ce questionnement, nourri par l’expérience et l’observation, a progressivement mis en lumière un enjeu central : celui de la professionnalisation des formateurs infirmiers dans un contexte d’universitarisation. Loin d’être une préoccupation individuelle, cette question traverse aujourd’hui l’ensemble de la communauté professionnelle. Elle engage à la fois les trajectoires des formateurs, les organisations de formation et, plus largement, la qualité de l’accompagnement proposé aux étudiants. Comprendre ces transformations apparaît dès lors comme une nécessité pour penser l’avenir de la formation infirmière.
Issu d’un travail de recherche doctorale, cet ouvrage ne vise pas seulement à produire des savoirs théoriques. Il ambitionne également d’éclairer les pratiques, de donner des repères pour agir et de proposer des clés de compréhension à celles et ceux qui vivent ces mutations de l’intérieur. La professionnalisation des formateurs infirmiers y est abordée comme un processus complexe, à la croisée des intentions institutionnelles et des dynamiques de développement professionnel. »
Vers une nouvelle ère de professionnalisation et perspectives d’avenir de la formation en soins infirmiers
« L’avenir de la formation en soins infirmiers s’inscrit dans une nouvelle ère de professionnalisation, marquée par l’intégration universitaire et le développement des sciences infirmières. Cette évolution majeure implique des transformations significatives dans les rôles des formateurs, ainsi que dans l’approche de la recherche au sein de la profession. […]
Accompagner les équipes à la recherche, un levier essentiel pour l’intégration universitaire et le développement des sciences infirmières
L’universitarisation des formations en soins infirmiers ne peut pas pleinement aboutir sans une intégration profonde de la culture de la recherche au sein des IFSI. La mise en place d’un accompagnement structuré des équipes pédagogiques vers la recherche paraît donc incontournable. Une telle démarche est en effet indispensable tant pour enrichir la formation que pour développer la discipline des sciences infirmières en France.
En ce sens, il est primordial de mettre en œuvre des programmes de sensibilisation et de formation à la méthodologie de recherche pour l’ensemble des formateurs en IFSI. Ces programmes devraient couvrir les fondamentaux de la recherche scientifique, les différentes approches méthodologiques, l’éthique de la recherche en santé, ainsi que la recherche documentaire et l’analyse critique de la littérature scientifique. Parallèlement, les IFSI doivent être encouragés à créer un environnement favorable à la recherche en allouant du temps dédié à la recherche dans les emplois du temps des formateurs, en mettant à disposition des ressources documentaires et des outils de recherche, et en favorisant la participation à des séminaires et conférences scientifiques.
L’accompagnement par la recherche implique d’intégrer les activités de recherche dans les pratiques pédagogiques quotidiennes. Cela peut se traduire par l’utilisation systématique de données probantes dans l’enseignement, l’implication des étudiants dans des projets de recherche dès la formation initiale, ou encore l’instauration de séminaires de recherche réguliers au sein des IFSI. Il est également essentiel d’encourager les partenariats de recherche entre les IFSI et les laboratoires universitaires, les établissements de santé et d’autres institutions de formation en santé. Ces partenariats permettront aux formateurs de s’engager dans des projets de recherche concrets et de bénéficier de l’expertise de chercheurs confirmés.
Par ailleurs, un accompagnement spécifique devrait être proposé pour soutenir les formateurs dans la rédaction d’articles scientifiques, la soumission de travaux à des revues scientifiques, et la présentation de résultats de recherche lors de conférences nationales et internationales.
Il conviendrait également de développer des parcours doctoraux spécifiquement adaptés aux formateurs en IFSI, en collaboration avec les écoles doctorales des universités partenaires. Ces parcours devraient ainsi, sur le plan du calendrier, être compatibles avec l’exercice professionnel en IFSI, inclure un mentorat par des chercheurs expérimentés, mais aussi offrir la possibilité de pouvoir se concentrer sur des problématiques pertinentes pour les sciences infirmières. En effet, les doctorants issus de la filière infirmière sont encore aujourd’hui, dans leur grande majorité, encadrés par des directeurs de thèse issus d’autres disciplines, dont l’expertise, bien que précieuse, ne porte pas nécessairement sur les spécificités du champ infirmier, ni sur ses priorités de recherche. Cette situation, qui reflète le développement encore récent de la recherche en sciences infirmières en France, est toutefois appelée à évoluer avec l’augmentation progressive du nombre de docteurs issus de la filière obtenant une habilitation à diriger des recherches (HDR). À terme, cette évolution favorisera un encadrement doctoral davantage ancré dans les enjeux propres à la discipline et contribuera au renforcement de son autonomie scientifique.
L’intégration de la recherche dans les IFSI permettra d’actualiser en permanence les contenus de formation, de développer l’esprit critique et les compétences en recherche des futurs infirmiers ainsi que de renforcer le lien entre théorie et pratique dans la formation. Cet accompagnement à la recherche contribuera également à accroître la production scientifique en sciences infirmières en France,à renforcer la reconnaissance universitaire de la discipline et à favoriser l’innovation dans les pratiques infirmières fondées sur des preuves.
L’accompagnement des équipes à la recherche est ainsi un élément clé pour réussir l’intégration universitaire des formations en soins infirmiers et pour développer la discipline des sciences infirmières. Cette démarche nécessite un engagement fort des institutions, des ressources dédiées et une collaboration étroite entre les IFSI et les universités. En investissant dans la recherche, les instituts de formation ne se contentent pas de s’adapter au contexte universitaire ; ils contribuent activement à l’avancement des connaissances et à l’amélioration des pratiques en soins infirmiers.
Les perspectives d’évolution des rôles des formateurs, à la croisée des IFSI et des universités
L’universitarisation interroge profondément le statut et l’identité professionnelle des formateurs en soins infirmiers. S’inscrire dans une dynamique de professionnalisation […] ouvre la voie à une diversification des profils et des trajectoires professionnelles.
Deux principaux modèles de formateurs, mono- ou bi-appartenants, devraient, dans les années à venir pouvoir traduire l’évolution nécessaire vers une pluralité de rôles articulant formation, clinique et recherche. Ainsi, dans un contexte marqué par une grande hétérogénéité des IFSI, les deux priorités sont :
• de créer, au sein de l’ensemble des universités en lien avec les IFSI, des postes d’infirmiers docteurs rattachés à 100 % aux universités, avec pour objectif, d’abord, de coordonnerl’intégration universitaire des sciences infirmières au sein de l’université, puis de développer la filière des sciences infirmières en master et en doctorat ;
• d’encourager l’évolution vers des postes partagés entre les IFSI et l’université pour les formateurs. Cela permettrait de renforcer le lien tout en assurant une formation de qualité adaptée aux exigences actuelles du système de santé. »
