Des figures emblématiques de la profession infirmière à travers l’histoire – 2

Que signifie rassembler dans un même ouvrage, Pensées et savoirs infirmiers, la présentation d’une quinzaine de personnalités incontournables dans le champ des soins infirmiers ? Au fond, c’est œuvrer à l’autoreconnaissance, par les (futurs) professionnels infirmiers et les formateurs, de leur identité, de leur culture, de ce qui fait commun. Et puis… : « Les pensées et savoirs infirmiers se vivent au présent, s’écrivent actuellement et se discerneront avec recul dans les années à venir. Toute équipe pédagogique pourrait aussi s’emparer de la trame utilisée dans ce livre pour proposer à des groupes d’étudiants de travailler à leur tour sur une figure emblématique de leur choix, en dépassant les frontières. Un beau projet d’initiation à la recherche ? » (extrait de la note aux lecteurs).

Extraits

Florence Nightingale : fondatrice du soin moderne et figure matricielle de la profession infirmière (Évelyne Diebolt)

« Florence Nightingale ne se contente pas d’améliorer les pratiques existantes : elle opère une véritable rupture paradigmatique dans l’histoire des soins. Son œuvre s’inscrit dans un mouvement de rationalisation du soin, par lequel l’activité infirmière cesse d’être un simple prolongement de la charité domestique pour devenir une fonction sociale structurée. Là où dominait encore un modèle empirique, souvent improvisé, elle introduit méthode, hiérarchie, formation et responsabilité.

Au fondement de la conception nightingalienne du soin se trouve une conviction forte : soigner relève d’un savoir spécifique, distinct du savoir médical sans lui être subordonné.

Elle développe l’idée que l’environnement du patient joue un rôle décisif dans l’évolution de la maladie, anticipant ainsi ce que l’on nommerait aujourd’hui une conception systémique de la santé.

Air, lumière, propreté, alimentation, silence, confort : ces paramètres, longtemps relégués au rang de détails subalternes, deviennent sous sa plume des facteurs thérapeutiques à part entière. Nightingale transforme l’espace hospitalier en objet de pensée : l’hôpital n’est pas un simple lieu d’accueil, il devient un instrument de soin. La chambre, le lit, les circulations, les sanitaires, l’aération sont conçus comme des éléments d’un dispositif thérapeutique global.

Sa méthode repose sur l’observation fine des situations concrètes, sur l’enregistrement systématique des données et sur leur interprétation. Son usage des statistiques, encore rare dans le champ médical au XIXe siècle, marque un tournant épistémologique : le soin cesse d’être une pratique intuitive pour devenir une pratique informée. Elle démontre, chiffres à l’appui, l’impact direct des conditions de vie hospitalières sur la mortalité. Cette démarche scientifique appliquée aux soins constitue une innovation majeure.

Mais Nightingale refuse toute abstraction théorique déconnectée du réel : son approche demeure pratique et morale. Le soin est, pour elle, une discipline exigeante, qui suppose rigueur intellectuelle, attention constante et responsabilité éthique. En ce sens, elle fonde une véritable déontologie du soin, avant même que ce terme n’entre dans l’usage courant.

Loin de promouvoir une vision libertaire ou spontanée du métier infirmier, Florence Nightingale conçoit au contraire la profession comme un corps structuré, fondé sur la discipline, la hiérarchie et la formation. Elle s’oppose frontalement à l’image de l’infirmière improvisée, indisciplinée, parfois alcoolique, qui domine encore dans les hôpitaux anglais au milieu du XIXe siècle.

La profession infirmière, telle qu’elle la pense, repose sur un ensemble de vertus : ponctualité, honnêteté, retenue, sens du devoir, maîtrise de soi. Ces qualités relèvent à la fois de la morale victorienne et de sa propre éthique religieuse. Toutefois, il serait réducteur d’y voir une simple transposition de normes bourgeoises : Nightingale utilise ces exigences morales comme levier de reconnaissance sociale. En imposant des standards élevés, elle élève symboliquement le statut des infirmières.

Le contrôle des comportements, la codification des gestes, l’uniformisation des pratiques participent de ce projet de professionnalisation. Il ne s’agit pas d’aliéner les soignantes, mais de les protéger contre l’arbitraire des médecins, la violence des institutions, la précarité sociale. La discipline n’est pas ici une fin en soi, mais un moyen d’émancipation dans un monde profondément hostile aux femmes qui travaillent hors de la sphère domestique.

Mais cette construction professionnelle porte également ses ambiguïtés. En définissant un modèle de “bonne infirmière” fondé sur l’abnégation et la neutralité affective, Florence Nightingale contribue aussi à figer une image idéalisée du care féminin, dont les effets se font encore sentir. […]

Le métier infirmier se constitue dans un contexte où le travail féminin est largement disqualifié. En imposant des critères de respectabilité et de discipline, Florence Nightingale contribue à faire accepter socialement la présence des femmes dans l’espace hospitalier. Mais elle le fait en s’appuyant sur une représentation genrée du soin : patience, douceur, abnégation sont présentées comme des qualités naturellement féminines. Là encore, l’héritage est double : il fonde la légitimité professionnelle tout en enfermant durablement la profession dans une assignation sexuée.

Florence Nightingale peut aussi être replacée dans une histoire plus vaste de l’engagement féminin, aux croisements de l’éducation populaire et de l’action sociale. Elle rejoint ainsi une généalogie de femmes qui, par la formation, le travail social et le soin, participent à l’avènement d’une société de plus en plus attentive aux vulnérabilités.

Il est important de ne jamais dissocier l’histoire du soin de l’histoire sociale. Soigner n’est pas un acte neutre : c’est une pratique située, marquée par des rapports de classe, de genre et de pouvoir. En restituant Florence Nightingale à ces déterminations, on évite l’écueil de l’héroïsation tout en rendant plus lisible la portée réelle de son action. »

Jean-Paul Lanquetin – une sentinelle pour le soin : résister, transmettre, fédérer (Benjamin Villeneuve, Loïc Rohr)

« Son geste conceptuel naît d’un refus. Il refuse radicalement la posture de l’exécutant, ce qu’il qualifie avec mépris d’“opérateur en production d’actes de soins”. Il refuse tout autant la “fascination médico-mimétique”, cette tentation historique de la profession infirmière à singer la médecine, ses diagnostics, sa technicité visible, pour se donner l’apparence de la consistance. Il rappelle souvent que l’infirmier n’est pas un “petit médecin”, mais un expert d’un autre champ. Jean-Paul Lanquetin cherche ailleurs. Il va chercher dans les interstices, dans les creux, dans le tissu conjonctif des lieux de soins, tout ce que l’institution qualifie de temps mort et que lui identifie comme le ciment de tout le reste : l’informel.

C’est là sa subversion théorique majeure : renverser la table en affirmant que “c’est l’informel qui donne la forme”. Ce que l’administration ne voit pas (le café partagé, la discussion sur un banc, les pas perdus dans un couloir, la manière d’accompagner un patient fumer) devient sous sa plume un acte clinique riche d’intentions. Il s’attaque frontalement au cliché dévalorisant – et encore très répandu – selon lequel “les infirmiers psy sont juste bons à boire du café”. Pour lui, ce café partagé n’est pas une pause ; c’est un espace transitionnel. C’est le moment où l’on offre du familier, du rassurant, du prévisible, une hospitalité qui abaisse le seuil de méfiance et ouvre la possibilité d’une rencontre. Il aime citer cette anecdote pour illustrer la différence entre le cure (le soin technique) et le care (le prendre soin) : un patient cardiaque, à sémiologie égale, ayant consulté trois spécialistes aux diagnostics techniques identiques, choisit finalement celui qui l’a “raccompagné jusqu’à l’ascenseur”. Ce petit geste d’hospitalité, invisible dans les grilles de cotation, est pourtant celui qui crée l’alliance thérapeutique.

Pour objectiver cette intuition, Jean-Paul Lanquetin s’engage dans un travail de longue haleine. Avec sa collègue infirmière Sophie Tchukriel, il étudie pendant plus de 10 ans le rôle de l’informel dans le travail infirmier en psychiatrie. Il théorise ces moments non comme des parenthèses, mais comme des fondations. Il mobilise pour cela le concept de “simplexité” : ce qui apparaît simple en surface (une conversation banale) est en réalité une complexité dénouée, une solution trouvée par le soignant pour entrer en contact avec un patient dont la psyché est morcelée. […]

Conceptualiser l’informel, c’est donc décrire un effort invisible. C’est la capacité du soignant de “prêter son appareil psychique” au patient. Ce n’est pas une qualité innée, une simple gentillesse ou une vocation charitable ; c’est une compétence technique qui s’apprend. Il s’agit notamment de rompre avec l’injonction historique de “laisser ses émotions au vestiaire” ou de “se blinder”. Pour Jean-Paul Lanquetin, le clivage est impossible et dangereux. L’émotion est un outil de travail : il faut la reconnaître, l’élaborer et parfois même la partager avec le patient (par exemple en disant : “Votre attitude commence à me faire peur”) pour rester dans une authenticité relationnelle, toute rogerienne. Il s’agit de moduler sa présence, d’user de plasticité et d’agilité pour s’ajuster aux registres émotionnels de l’autre, pour absorber son angoisse et la rendre supportable.

Cette posture implique ce que Jean-Paul Lanquetin nomme un “crédit de confiance” : il faut parier sur la part saine du patient, même lorsque la maladie est bruyante. C’est une prise de risque calculée, résumée par sa métaphore du “billet retour” : le soignant peut accepter de “gambader avec le patient dans son délire”, d’entrer dans son monde pour le rejoindre, à la condition expresse de toujours garder en main le billet retour pour le ramener vers la réalité commune. Il transforme ainsi le “rien” apparent de la présence infirmière en un “tout” thérapeutique. Comme il le rappelle souvent : “Si on n’a plus le temps pour le ‘prendre soin’, on finit par boiter, car le soin marche sur deux jambes : le care et le cure”. »

Michel Nadot – un passeur de sens (Amélie Gratier, Olga Godinou)

« La rencontre avec les travaux de Michel Nadot ne laisse pas indifférent. Il nous extirpe de l’entre-deux avec la personne soignée ; sa pensée systémique fait envisager d’autres vis-à-vis où les enjeux de pouvoir s’expriment. En détournant le regard de ses contemporains de l’hégémonie mythique de l’héritage de Florence Nightingale, Michel Nadot engage une lutte contre les représentations attachées à la profession infirmière, depuis son étymologie exhumée du XIIe siècle, jusqu’aux errances “protodisciplinaires” du XXe siècle. Situant la science là où s’arrêtent les mythes, il s’est attaché à défaire ceux de l’infirmière, pour rappeler les origines tangibles de cette profession : la vie domestique en communauté humaine à s’occuper des plus vulnérables.

Si ces professionnels se sont mis en mouvement, de tout temps, devant “le spectacle des misères”, quels échos pour leurs bénéficiaires trouve la pensée de Nadot, à l’ère de l’avènement technologique, de la pandémie mondialisée, de la médiatisation globale ? Redonner corps à sa théorisation, c’est ici réunir, sans simplifier, le vécu de l’homme et ses idées. […]

La déconstruction conceptuelle initiée par Nadot […] est davantage un travail de refondation, une tentative de réconcilier les champs disciplinaires, une possibilité d’affirmation professionnelle en connaissance de cause – c’est-à-dire de chaque système culturel en interaction. Il s’agit de requalifier la profession exercée par chacun : aide-soignant comme délégué exclusif aux pratiques ordinaires d’aide à la vie, cadre comme délégué majoritaire aux pratiques institutionnelles, infirmier comme intermédiaire culturel prestataire de service entre pratiques ordinaires, pratiques médico-déléguées, pratiques déléguées par l’institution, etc. L’émancipation des professionnels passe à travers, et relie, les quatre champs de la discipline, à travers les différentes interpellations nadotiennes dans chacun, et particulièrement celui de l’enseignement.

Cette reconstruction exige une posture épistémologique claire, explicitée dans ses cours : les sciences infirmières sont “à la pointe des sciences humaines et de la médecine”, polarisée selon leur éthique normative – déontologique de tendance à l’autonomie pour les premières, utilitariste de tendance déterministe pour la seconde. […].

Nadot […] invite à repolitiser la profession, à reconsidérer son histoire et ainsi à se libérer des habitus hérités des modèles dominants. Médicaux, religieux ou même encore socio-économiques, ces derniers véhiculent et perpétuent des logiques d’obéissance, de silence et d’infériorité symbolique. L’émancipation de cette dépendance intellectuelle passe par la production et la diffusion de savoirs propres et par une réappropriation et la maîtrise du langage. Cela ne peut advenir, selon lui, que par la prise de parole scientifique, grâce notamment aux conférences ou à la publication d’écrits scientifiques, comme autant de lieux politiques de production d’un discours autonome, allant bien au-delà de l’oralité profane. Les lieux de formation, lorsqu’ils se limitent à reproduire les normes biomédicales, risquent de former des exécutants plutôt que des penseurs du soin, alors même qu’ils devraient être des endroits de (re)construction disciplinaire. »

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