Le livre Pensées et savoirs infirmiers, destiné aux formateurs, aux étudiants en soins infirmiers et aux professionnels, vise à aider à mieux saisir les courants de pensée et l’évolution des savoirs infirmiers.Il rassemble dans un même volume les présentations de figures emblématiques anciennes et actuelles ayant contribué, en France, au développement de la culture et de l’identité professionnelles infirmières. Les auteurs présentent une quinzaine de personnalités incontournables dans le champ des soins infirmiers. Pour chacune, le lecteur trouvera des éléments biographiques, ses apports conceptuels et réflexifs majeurs, ainsi que l’influence de ses idées de nos jours. Voici quelques extraits – d’autres viendront !
Extraits
Le projet du livre (Arkadiusz Koselak-Maréchal)
« Le projet de ce livre est né du souhait de fournir un outil pratique destiné aux formateurs et aux étudiants en soins infirmiers, tout comme aux professionnels infirmiers. Il rassemble dans un même volume la présentation de figures importantes ayant contribué à la discipline infirmière en France, l’objectif étant de participer au développement de la culture et de l’identité professionnelles infirmières. Des écrits concernant ces contributeurs existent déjà pour une bonne partie d’entre eux, mais ils sont dispersés, ce qui ne facilite pas l’accès à ces ressources et se révèle énergivore, dans une époque qui privilégie l’accès immédiat à l’information.
Le choix de présenter l’histoire à travers des personnalités n’est pas fortuit. D’une part, la profession leur doit beaucoup et ce livre constitue, à ce titre, un hommage. Les figures des périodes ancienne et intermédiaire ont déjà fait l’objet de présentations, mais ce n’est nécessairement pas le cas de certaines personnalités contemporaines dont les contributions sont pourtant fondamentales. D’autre part, il s’agit de montrer que les évolutions ne se font pas toutes seules : derrière les changements, il y a des femmes et des hommes qui se sont engagés personnellement, professionnellement, épistémiquement et politiquement. Ces engagements se sont parfois heurtés à des obstacles de diverses natures et c’est la persévérance de ces “architectes” qui a permis d’avancer. […]
Cet ouvrage se situe dans la perspective d’une histoire au présent, au sens foucaldien, c’est-à-dire qu’il s’agit de chercher à comprendre comment le présent de la discipline infirmière s’est construit dans l’histoire, comment il a été produit et, par conséquent, comment nous en sommes arrivés à la situation actuelle, mais également comment ce présent continue de se construire. Cette façon d’envisager l’histoire permet de développer une pensée critique sur le présent, un tel développement d’une pensée critique étant nécessaire. Mieux comprendre comment le présent s’est construit à partir du passé permet aussi d’ouvrir des perspectives sur le futur.
Le contenu de ce livre se limite à la situation française, car l’histoire des soins infirmiers s’est déroulée différemment selon les pays, et les enjeux institutionnels et épistémiques ne sont pas nécessairement les mêmes partout. […]
Un tel projet a supposé d’opérer des choix en termes de personnes présentées ; chacun de ces choix peut être discuté, de même que toute approche historique d’un objet d’étude constitue une perspective particulière. […] Les choix effectués relèvent essentiellement d’une perception en tant que professionnel infirmier et formateur en soins infirmiers, notamment nourris d’échanges avec des collègues formateurs. Le projet a été conçu en réfléchissant à la dynamique de la formation initiale et au développement de la culture professionnelle. […]
Par ailleurs, ce livre est centré sur la profession infirmière en France, mais ne se limite pas à des contributeurs français, avec entre autres la présentation de Florence Nightingale, Virginia Henderson ou encore Rosette Poletti. Par leurs travaux, ces infirmières ont influencé le développement de la discipline infirmière en France. Ce n’est pas tout à fait le cas de la Suissesse Valérie de Gasparin, mais nous verrons plus loin l’importance de sa contribution. Parmi les personnes retenues, certaines n’ont pas été des professionnels infirmiers, telles que Louise de Marillac, Valérie de Gasparin, Anna Hamilton ou Désiré-Magloire Bourneville. Chacune, cependant, a contribué au développement de la discipline infirmière – et pas nécessairement de manière positive. […]
Les différentes contributions, sans se réduire à une notice encyclopédique, comportent trois volets : tout d’abord, la biographie de la personne ; ensuite, la manière dont elle conceptualise les soins et, le cas échéant, la discipline infirmière, ainsi que l’impact de la contribution à son époque ; enfin, l’histoire dans le présent en s’intéressant à la persistance de ses idées aujourd’hui ou, pour les personnalités contemporaines, à leur impact actuel sur la discipline. »
Jean-Baptiste Pussin – une forme d’indépassable du soin qui fait énigme (Dominique Friard)
« L’art de soigner développé par Pussin était-il le produit d’une époque pleine de bruit et de fureur et, en cela, propice aux expérimentations ; le fruit de sa rencontre avec une femme, son épouse, qui en s’engageant à ses côtés lui permit de tirer le meilleur de lui-même ; d’une intimité partagée avec un médecin suffisamment ouvert pour apprendre puis théoriser à partir de savoirs indiciaires mal fagotés ; ou la manifestation d’une forme de génie thérapeutique qui ne tenait qu’aux qualités propres de l’homme Pussin ? La vérité se tient sûrement quelque part entre ces différentes options. Comment cet ouvrier tanneur que rien ne prédisposait à devenir soignant et dont nul ne peut se prétendre le prédécesseur a-t-il acquis non pas les rudiments d’un “savoir y faire avec la folie”, mais une intelligence des situations cliniques et stratégiques que la plupart des soignants contemporains pourraient lui envier ? En termes de soin, il existe chez Pussin une forme d’indépassable qui fait énigme. […]
Pinel, lorsqu’il arrive à Bicêtre, se réfère à une médecine fondée sur la philosophie, dépourvue d’applications pratiques. Son projet est donc de s’inspirer du savoir grossier, issu du bon sens, de Pussin pour le transformer en “une pensée raffinée, scientifique et ésotérique”, et surtout abstraite, donc reproductible. Il abandonne très vite son ton dogmatique de médecin.
Pinel se fait l’apprenti de Pussin afin de mieux comprendre les malades, la manière de les approcher et de les soigner. S’il est remarquable que le médecin se mettre à l’écoute de Pussin, il l’est tout autant que Pussin accepte cette présence continue, ces questions incessantes sur lesquelles il faut revenir encore et encore. La plupart des infirmiers contemporains résistent à cette démarche et aux dispositifs qui en sont proches : réunions de synthèse, analyses de la pratique ou supervision sous quelque forme que ce soit. Nous ne savons évidemment pas comment Pussin vivait ces moments. En était-il flatté, agacé ? Il est probable que la démarche aurait vite été interrompue si celle-ci lui avait déplu.
Médecine, philosophie et savoir y faire avec la folie n’appartiennent pas aux mêmes types de savoirs. Les uns peuvent s’apprendre à l’université, d’autres ne se peuvent connaître que par l’exemple, la pratique, de vive voix, d’après les gestes et les regards. Le savoir y faire avec la folie qu’enseigne Pussin à Pinel relève de ce que C. Ginzburg nomme les savoirs indiciaires. […]
Ancien malade qui a grimpé les “échelons hiérarchiques” grâce à sa compétence plus qu’à des diplômes qu’il n’a pas (et qui n’existent pas), Pussin incarne une certaine forme de leadership. La remarque peut sembler anachronique, mais elle explique son influence non seulement sur les employés de Bicêtre puis de la Salpêtrière, mais également sur les malades. Pinel ne s’y trompe pas : à peine nommé à la Salpêtrière, il demande la venue de Pussin. Il a besoin de l’expérience de celui qu’il a rencontré à Bicêtre. […]
Pourquoi [Pussin] est-il resté à Bicêtre ? Quels ont été les moteurs de sa décision d’y faire carrière ? A-t-il eu un ou des modèles ? Comment s’est élaboré son art de soigner ? A-t-il procédé en essais/erreurs ? Comment lui est venue l’idée de ces saynètes qu’il jouait et faisait jouer pour provoquer un débat intérieur chez les insensés de Bicêtre ? Nous n’aurons probablement jamais de réponse à ces questions. Pussin reste un phare dans la tempête révolutionnaire, un génie du soin. […]
Pussin pourrait également faire figure de père symbolique des cadres et cadres supérieurs de santé. La comparaison serait peut-être encore plus cruelle. Il a constamment su allier la clinique, la proximité avec les patients et sa participation à l’organisation des soins.
Nous avons décidément beaucoup à apprendre de Pussin, de son leadership, de sa capacité de transmettre et d’expliquer ce qu’il faisait, de son sens de la continuité des soins qui ne s’oppose pas à la surveillance, de son utilisation de la parole et des innovations thérapeutiques qu’il a expérimentées. »
