Le livre La toilette, un art soignant revient sur le thème des soins au corps, autrement appelés soins d’hygiène, soins de nursing, ou encore toilette. Il comprend trois parties : des articles de fond, par Michel Dupuis et Dominique Friard, des choix de textes autour des questions de la pudeur et l’intimité, du rapport au corps, des sens et des émotions, ainsi que des entretiens avec deux professionnels et trois formateurs en soins infirmiers. Deux extraits d’entretiens sont ici repris.
Extraits
« Il vaut peut-être mieux, aujourd’hui, si on manque de temps, ne pas laver les jambes et faire un bon soin relationnel. Autrement, la personne aura été lavée, oui, mais où est le soin ? » (Phanélie Beurré)
Phanélie Beurré, après avoir exercé comme aide-soignante, est étudiante en soins infirmiers en deuxième année.
« Comment qualifieriez-vous les savoirs à mobiliser pour réaliser une toilette ?
Nous avons nos connaissances en termes d’hygiène, de sécurité, de respect de la pudeur ; ce sont les bases pour faire une toilette. Ensuite, on ne va jamais faire une toilette à l’aveugle ; il faut un minimum d’informations sur le patient. Par exemple, si on ne sait pas qu’une personne est amputée, on peut avoir une réaction de surprise et elle peut ressentir qu’elle est bizarre. Cela peut lui faire jeter un regard négatif sur son corps. Dans toute toilette, on porte un regard sur un corps, ce qui n’est jamais agréable, et c’est encore plus compliqué si ce regard extérieur est négatif. Savoir quelle est la pathologie du patient est donc important. Connaître ces informations permet de savoir déjà à peu près comme organiser les soins, même si on ne sait jamais comment un soin va se passer. Ce peut être différent à 30 minutes d’intervalle avec la même personne. Avoir des informations en entrant dans une chambre permet, par exemple, de demander directement à une personne qui a eu un lavement pour éliminer les selles : “Est-ce que vous vous sentez mouillée, trempée ? Je peux me permettre de regarder ?”. Pour son confort, on commencera alors par la petite toilette. Ce sont tous ces aspects qui favorisent le bon déroulement du soin. Si le protocole veut qu’on commence du plus propre pour aller au plus sale, on adapte à la personne. Si elle est souillée du milieu du dos aux genoux, comment faire un soin de confort au niveau du visage ? […]
Tout ce qui tourne autour de la toilette est-il l’occasion de revenir sur les valeurs professionnelles ou personnelles ?
Pour moi, la toilette, c’est le soin de base. Si ce soin est fait sans y mettre ses valeurs, la personne va appréhender tous les autres soins. Les soignants arrivent avec leurs valeurs, leur personnalité pour réaliser une toilette. Ce sont les patients eux-mêmes qui peuvent le mieux en parler. Ils disent souvent que, tous les jours, on leur fait une toilette différente et qu’ils aimeraient revoir tel professionnel, car ils ont plus d’affinité avec sa façon de faire qu’avec celle d’autres. […]
Les soins d’hygiène sont-ils assez considérés comme des soins relationnels pour vous ?
Des soignants peuvent oublier que c’est un soin relationnel avant d’être un soin d’hygiène. C’est pendant ces soins au corps que l’on peut vite passer au patient objet. La réflexion à mener, pendant ces soins, est de toujours considérer la personne, même si on est fatigué, même si on a plein de choses en tête, même si on est en retard. Il vaut peut-être mieux, aujourd’hui, si on manque de temps, ne pas laver les jambes – ce qu’on fera demain –, et faire un bon soin relationnel, plutôt que de réaliser une grande douche en 5 minutes sans communiquer avec le patient, qui n’aura pas été confortable lors du soin. Autrement, la personne a été lavée, oui, mais où est le soin ? Peut-être qu’elle avait besoin qu’on se pose avec elle, qu’on discute avec elle, qu’on la rassure plutôt que d’être lavée de la tête aux pieds. »
« On peut s’arrêter à un soin basique ou rendre la toilette plus artistique, avec la personne, parce que cela ne se fait pas tout seul. C’est une forme d’art en termes de toucher du corps… » (Jérôme Lavenu)
Jérôme Lavenu est infirmier et exerce en unité de réhabilitation oncologique et soins palliatifs.
« Les personnes tétra- et paraplégiques sont dans une grande vulnérabilité, ont besoin des soignants. Comment acquérir une attitude qui ne soit pas de toute-puissance ?
Cette question est omniprésente dans le soin. La relation entre une personne soignée et un soignant est déséquilibrée, avec une personne qui n’a pas envie d’être ici et l’autre pour qui c’est son métier ; l’une qui a une pathologie et l’autre qui est en bonne santé, apte à travailler ; l’une qui est allongée dans un lit et l’autre debout au pied du lit. C’est donc une relation complètement asymétrique par définition. L’attitude nécessaire s’apprend, mais il est aussi important de faire vivre ses valeurs humaines ou humanistes, authentiques, dans les situations de soins. Le fait que j’exprime parfois ma vulnérabilité devant des patients ramène de l’humanité et de l’équilibre dans le soin. Par exemple, lorsque des patients me posent une question et que je n’ai pas la réponse, je préfère leur dire que je ne sais pas et que je vais aller me renseigner. L’exprimer, ce n’est pas faire aveu d’un manque de connaissances ; c’est montrer qu’on n’est pas dans la toute-puissance, ni dans le tout-savoir. En général, les personnes apprécient et cela permet d’instaurer une relation de confiance. […]
Tout ce qui tourne autour de la toilette est-il l’occasion de revenir sur les valeurs professionnelles ?
Oui, car je pense que c’est important de toujours rester dans une posture réflexive et dans la dynamique de se remettre en question. Il ne faut rien prendre pour acquis non plus parce que, d’une personne à l’autre, cela peut changer. Ce n’est pas nous qui imposons un style ou des valeurs de service ; chaque personne a ses valeurs, ses us et coutumes, des croyances, et c’est ce qu’il faut respecter. Cela veut dire qu’il faut s’adapter à chaque fois. On ne peut pas arriver avec un dogme : “C’est comme ça et pas autrement”. Bien sûr, il y a des règles, un protocole à respecter pour des raisons d’hygiène et de sécurité. On attend aussi de nous de travailler d’une certaine manière, sinon, ce serait le far west. Mais il faut mettre du sens à ces protocoles et les adapter aux personnes. Entre ces deux poids qui se trouvent dans la balance, l’infirmier est au milieu et son travail consiste à essayer de faire coïncider cet ensemble. Sa capacité d’adaptation est donc importante ; il est un peu comme un couteau-suisse, avec différents outils à disposition qu’il peut utiliser en fonction d’une personne, d’une situation. Chaque soin est une rencontre et chaque rencontre est un pas vers soi. Accompagner une personne dans sa vulnérabilité, c’est reconnaître l’humanité partagée par les deux personnes. Personnellement, c’est ce qui me fait avancer sur mon propre chemin. […]
Que pensez-vous de l’expression, “la toilette, un art soignant” ?
On peut bien faire son travail et en rester là, mais on peut aussi aller plus loin, creuser davantage, être créatif, tout en étant à l’écoute de l’autre. Cela me fait penser à la musique, parce qu’il y a un tempo, un rythme, de l’improvisation, mais aussi de la technique. C’est tout un mélange qui fait qu’on compose quelque chose avec la personne. On peut s’arrêter à un soin basique ou rendre ce soin plus artistique, avec la personne, parce que cela ne se fait pas tout seul. Il faut qu’elle soit réceptive et qu’elle en ait envie à ce moment-là. C’est une forme d’art également en termes de toucher du corps. On peut passer le gant de toilette à rebrousse-poil et faire que ce ne soit pas agréable ; mais on peut aussi suivre les courbes de la peau, être dans l’harmonieux, le délicat, la douceur. On peut facilement passer à côté – “Allez, hop, c’est bon, les bras sont faits ! On passe à la suite…” –, ou être délicat, soigné, attentif. C’est un point important pour moi de ne pas passer à côté d’un tel moment. C’est peut-être une forme d’art corporel. En termes de musicalité, quand on passe le gant de toilette sur la peau, cela émet un son ; il y a des vibrations, on peut voir un frisson de la peau. Oui, c’est artistique, il y a une forme d’art dans le rapport au corps. Il m’arrive de faire les toilettes en musique, en demandant à la personne ce qu’elle aime. L’ambiance peut donc complètement varier suivant les choix. Par exemple, un patient écoutait du AC/DC, un autre mettait à fond dans sa chambre “Allumer le feu” de Johnny Hallyday. Il y a des sonorités, des musicalités qui vont être plus cérébrales, être un appel à l’introspection, et d’autres un appel au lâcher-prise. Parfois, juste en entrant dans une chambre, on sait si cela va être un soin en musique ou pas, si le soin va être agréable pour la personne ou pas, parce qu’il y a des journées sans, où le moindre contact du corps peut générer des douleurs neuropathiques. À force de s’occuper des personnes, parfois on sait du premier regard s’il va falloir envisager une autre manière pour que le soin soit le moins détestable possible. »
