La toilette – questions de soin et de sens

Le livre La toilette, un art soignant revient sur le thème des soins au corps, autrement appelés soins d’hygiène, soins de nursing, ou encore toilette. Il comprend trois parties : des articles de fond, par Michel Dupuis et Dominique Friard, des choix de textes autour des questions de la pudeur et l’intimité, du rapport au corps, des sens et des émotions, ainsi que des entretiens avec deux professionnels et trois formateurs en soins infirmiers. Quelques extraits sont ici repris en lien avec les deux premières parties.

Extraits

Des soins qui ne vont pas de soi (Seli Arslan)

« La toilette réalisée auprès de personnes est au cœur des pratiques dans les établissements de soins, d’hébergement ou à domicile. Les soins au corps peuvent prendre des formes diverses selon l’état de la personne, son degré de besoin d’aide pour réaliser les gestes du quotidien, mais aussi en fonction de son souhait et du respect de cette volonté par les professionnels amenés à prendre soin d’elle. Pour une personne alitée qui ne peut plus assurer sa toilette par elle-même, celle-ci peut être complète au lit tel jour, ou aller à l’essentiel tel autre jour, à sa demande, le soignant auprès d’elle l’ayant interrogée sur ce qu’elle peut et veut encore faire. Pour une personne qui peut encore se mobiliser, il peut s’agir d’une aide partielle au lavabo.

Quelle que soit la forme précise qu’il prenne, ce soin s’effectue en présence, en proximité auprès d’une personne, conduite aujourd’hui, pour quelque temps ou pour toujours, à s’en remettre à un professionnel pour ce qu’elle avait pu parfois faire seule jusqu’à hier. Autant dire que nous sommes là dans l’essence de la relation de soin, de l’attention à porter à l’autre, de la communication à établir, depuis l’entrée dans la chambre en se présentant, en passant par l’explication sur ce qui va être réalisé, le recueil du consentement et des préférences, jusqu’aux paroles prononcées pour accompagner les passages du gant sur la peau, de partie du corps en partie du corps.

La toilette renvoie ainsi au fondement de la relation de soin, mais aussi à son caractère asymétrique, entre une personne en position allongée et une personne en position debout, entre une personne vulnérabilisée par la maladie, l’âge ou l’accident et une personne censée être en bonne santé, dont c’est le métier d’aider autrui. Les soins au corps engagent de la sorte des positions, mais également des postures, à la fois corporelles et éthiques, puisqu’il s’agit bien là de prendre à bras le corps cet autrui affaibli, ou d’entrer en contact physique plus léger, mais toujours étroit, intime, pour laver, frotter, essuyer, tapoter, masser, effleurer. La personne aidée, soignée, pour sa part, est conduite à se laisser toucher, laver, essuyer, effleurer. Elle confie à cet autrui inconnu ou plus ou moins connu – en participant ou non – le soin de laver son visage, ses mains, son torse, ses jambes, ses pieds… jusqu’à son intimité. La toilette est ainsi affaire de confiance en cet autre qui n’a d’autre pouvoir, en ce moment précis et dans un agir éthique, que d’avoir soi-même un corps vaillant pour appliquer tous ces gestes de soins. […]

[…] la réalisation de soins au corps ne va pas de soi. Il va s’agir, pour tout futur soignant, d’apprendre cette pratique, aussi bien sur le plan de la technique de la toilette que sur celui de l’entrée en relation. Il va également falloir s’accoutumer à ce travail en proximité de corps nus, jeunes et vieux, d’exhalaisons et d’excrétions, de déformations, de souillures. La confrontation aux personnes affaiblies par la maladie ou l’âge est une expérience qui met ainsi tous les sens en éveil. Cette expérience peut aussi être vécue comme une épreuve à surmonter, en particulier sur le plan visuel et olfactif. Elle est peut-être celle qu’appréhendent le plus élèves aides-soignants et étudiants en soins infirmiers avant le départ en premier stage, qui sera le plus souvent le théâtre de leur “première toilette”. Nombreux sont les soignants qui se souviennent encore, parfois des décennies plus tard, de cette première rencontre avec une personne soignée ou accompagnée qu’il a fallu laver ou aider à se laver, d’abord en étant encadrés, ensuite seuls, en autonomie, et en duo étroit avec la personne. »

Penser le travail du soin de la toilette (Michel Dupuis)

« Il s’agit, en pensant le soin de toilette, d’aller au-delà de certaines représentations pas forcément fausses, mais simplistes, de quelques stéréotypes concernant la pudeur, l’impudeur ou la décence. Il convient de resituer la toilette comprise comme un soin d’autrui parmi ces gestes généralement désignés par des verbes dits “réfléchis” – en français, avec l’aide de pronoms spécifiques qui renvoient à la même personne en tant que sujet et objet du verbe (“je me lave”) – à cet immense détail près qu’ici le sujet de l’action intime n’est pas le bénéficiaire, mais un tiers à qui l’on accorde de faire ce qu’en principe on fait à soi-même (“je vous lave”). Ce que la syntaxe n’exprime pas, c’est que les visions et ressentis sont tout autres dans ces deux situations en miroir : sources de plaisir ou de crainte, de gêne ou de détente.

Il s’agit également de resouligner que le soin est un travail, c’est-à-dire une espèce très particulière d’activité professionnelle dont la qualité est conditionnée par de nombreux facteurs organisationnels en plus de la motivation personnelle du travailleur. Cela saute aux yeux dans le cas des soins dits “de base”, et significativement dans le cas de la toilette, partielle ou complète, “petite” ou “grande”, réalisée chez quelqu’un. Cette dimension du travail dans le soin en appelle à une éthique organisationnelle, indispensable complément à l’éthique habituelle des bonnes pratiques, dans la mesure où certains types d’organisation du travail empêchent les acteurs de “produire” des soins de qualité – quelle que soit la qualité de leur motivation professionnelle.

En outre, ces pratiques de soins qui imposent un accès immédiat au corps d’autrui sont évidemment régulées par un cadre institutionnel (et professionnel), des codes d’hygiène, mais elles s’inscrivent forcément aussi au cœur d’habitudes culturelles relativement partagées qu’on a coutume de nommer […] les “techniques du corps”. Ces techniques sont en principe intériorisées progressivement, dans une forme d’apprentissage à la pudeur, à la décence, à la propreté – autant de notions intimement culturalisées, et relatives à un groupe social et à une époque (sans parler de l’univers religieux particulier). »

La relation de soin moderne, au risque de l’apudeur (Marie-annick Delomel)

« L’intérêt et l’attention que les infirmiers(ères) et les étudiant(e)s portent à la pudeur, en particulier à propos des soins d’hygiène, dépendent d’une idée commune qui veut que toute relation de soin provoque nécessairement un trouble, un malaise chez celui qui doit montrer son corps, puisque nous avons tous été éduqués à contrôler nos attitudes et nos gestes afin de garantir une certaine distance vis-à-vis des autres ainsi qu’une certaine pudeur. En réalité, le rapport à l’institution de soin abolit le plus souvent les réflexes de la pudeur et du besoin d’intimité, que ce soit momentanément ou durablement. Le malade se soumet volontiers aux impératifs des soins, dont celui de montrer son corps. La médecine moderne concourt aussi largement au développement d’un comportement d’abandon le temps d’un diagnostic attendu, d’une réparation qui sauve. Les infirmiers(ères) participent à ce mouvement, au risque parfois de ne plus savoir faire face à un comportement extrême d’apudeur et de s’approprier sans aucune pudeur et humanité le corps-machine de ceux qui ne donnent plus aucun signe de vie humaine apparente.

Et si des signes d’apudeur peuvent se constater dans toutes les situations de soins avec des personnes conscientes, la toilette leur donne un sens particulier – peut-être parce que ces attitudes dépassent alors la limite de la décence attendue implicitement au moment du corps à corps de la toilette qui se joue en marge de la technicité médicale impliquée dans les nombreuses interventions à visée thérapeutique. Dans cette relation éprouvante, parce qu’elle oblige à transgresser les interdits de voir et de toucher, l’apudeur ne peut pas se voir, ni être reconnue. Signe d’une perte de contrôle de soi et d’abandon à notre “animalité”, elle suscite chez les soignants un malaise indicible.

Dans cette hypothèse, la surestimation des problèmes d’atteinte à la pudeur et la force des injonctions pour la faire respecter auraient pour fonction de rassurer le soignant, et particulièrement le jeune soignant, plus vulnérable. »

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