En 2024 paraissait le livre L’entretien d’accueil infirmier en psychiatrie. Dominique Friard y abordait la clinique ainsi que les aspects stratégiques et techniques de ce premier temps du soin qu’est l’entretien infirmier, au centre de la première rencontre avec le secteur psychiatrique pour nombre de personnes. Dans ce nouvel ouvrage, l’auteur explore l’entretien au long cours dans le cadre du suivi de sujets dont les troubles se manifestent dans la durée. En partant de la métaphore du voyage, il s’agit de montrer qu’il n’est guère possible d’accompagner les patients-voyageurs en souffrance sans guides, ni repères.
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Extraits
Introduction
« J’ai navigué, au large, en haute mer, le long des zones côtières, au milieu des tempêtes et dans les moments de calme plat où l’on invoque Dieu ou diable pour un simple souffle de vent. J’ai navigué, je navigue et naviguerai encore. Il n’est de soin en psychiatrie qu’au long cours. J’ai navigué, à Pâques, à Noël et à la Sainte Trinité. Je naviguerais même pour l’éternité, s’il le fallait. Notre époque qui n’a plus rien d’épique a beau préférer l’urgence, l’aigu, le cabotage le long des côtes, le soin, le vrai, tutoie les océans. Il affronte la violence des tempêtes. Il traverse les quarantièmes rugissants et les cinquantièmes hurlants. En désolation de pot au noir, lorsque le calme plat immobilise le navire, il espère ne serait-ce qu’un soupir de vent qui fera gonfler ses voiles et redynamisera un suivi qui s’essouffle. Il croise le flying dutchman, le Hollandais volant, et son vaisseau fantôme qui erre sur les océans, celui qui borderline ou héboïdophrène, vogue pour l’éternité d’un présent figé.
Il n’est de soin en psychiatrie qu’au long cours, à moins de confondre l’hospitalisation avec le soin, à moins de considérer l’hôpital comme le pivot du soin. On me rétorquera, à juste titre, qu’il existe des thérapies brèves, que tous ceux qui s’engagent dans le soin ne visent pas à s’y attarder ; il n’empêche que, du point de vue du soignant, chaque nouvelle rencontre est susceptible de se prolonger, de passer par plusieurs tranches. Il importe d’y être prêt. […]
On a longtemps désigné les voyages maritimes sous le nom de “grosse aventure”. Accueillir pour la première fois un patient et/ou sa famille au centre médico-psychologique (CMP) ou à l’hôpital, c’est parfois partir “en grosse aventure”. Une aventure qui durera parfois 30 ou 40 ans, voire plus. Ainsi, au CMP, lorsque j’écoute Harold, un trentenaire d’allure schizoïde en mal de sens de vivre, je retrouve les propos de son père rencontré 15 ans plus tôt. Je me souviens que l’une de ses principales craintes était que sa dépression chronique contamine ses fils. Je me retrouve, malgré moi, à porter une part de l’histoire familiale. Il arrive que le hasard du planning fasse bien les choses. The right man peut parfois être à the right place. »
« Notre port »
« L’infirmier, comme le marin, part toujours d’un port. Notre port à nous se nomme secteur. Il est peuplé, entre autres, de femmes en noir qui attendent leur mari marin sur la falaise. Il est habité par une population qu’il nous appartient de soigner et d’accompagner dans les diverses tribulations qui mettent à l’épreuve la vie psychique. Les plus fragiles et les plus vulnérables d’entre eux souffrent de troubles qu’il nous faut savoir accueillir et soigner dans la durée. Les usagers de la psychiatrie sont légion. Chaque habitant du port, chaque citoyen est un usager potentiel. Nous devons connaître les rues, les parkings, les quartiers, les usines, les commerces, les bas-fonds, les prisons, les villages, les arrondissements. L’énumération citerait l’ensemble du corps social et offrirait une place à part à ceux qui œuvrent, comme nous, à l’accueil des déshérités, des mis sur la touche (foyers d’accueil, centres d’hébergement et de réinsertion sociale [CHRS], France terre d’asile, associations d’insertion, etc.). […]
Chaque accueil, chaque rencontre a le secteur et ceux qui l’habitent pour dimension. Lorsque nous isolons, dans une chambre fermée à clé, tel jeune homme qui souffre de schizophrénie parce que nous ne savons pas comment contenir les troubles du comportement induits par son délire, nous contribuons à désespérer ses proches, ses amis et ceux avec lesquels il est en relation. Il faut imaginer la psychiatrie non pas comme une porte fermée sur des secrets indicibles, mais comme une porte ou une fenêtre qui ouvre sur un peu d’espoir pour ceux qui souffrent.
La grosse aventure fait peur lorsqu’elle doit emmener l’individu soignant vers ses sentiers intérieurs les plus intimes. Le soin ne peut se borner à distribuer des médicaments plus ou moins sédatifs, ou plus ou moins anxiolytiques. Il doit changer la vie, au moins pour la personne que nous accueillons. Quelle que soit la nature ou la structure de ses angoisses, il nous appartient d’aider le sujet à les apprivoiser, à bricoler une solution qui lui rende le monde à peu près vivable. Cette démarche implique du temps, un accompagnement pas à pas. Le mal-être au long cours empoisonne la vie psychique, sociale et culturelle. Il nourrit les conversations au marché, au bistrot ou à l’hypermarché. Les faits divers qui alimentent la chronique malsaine des journaux locaux et nationaux éloignent du soin une population de plus en plus fragilisée. »
