La réforme du programme de la formation infirmière de 2026 est venue renforcer des contenus communs à l’ensemble des formations de santé pour le domaine « Prévention et promotion de la santé ». Or, la formation actuelle des infirmières dans le domaine de la santé publique n’est pas tout à fait adaptée aux ambitions des politiques de santé et aux enjeux contemporains. Dans ce contexte, Sandrine Monnier, cadre de santé formatrice, propose dans son livre, Les infirmières et la santé publique, fondé sur sa thèse de doctorat, un état des lieux des enseignements dans le domaine de la santé publique et des pistes pour renforcer des séquences pédagogiques en interprofessionnalité. Au-delà, elle revient sur les représentations autour de la santé publique, en s’appuyant sur son enquête, ses observations, des entretiens, propose des définitions des principaux concepts concernés, ou encore détaille ce que les infirmières font aujourd’hui dans ce domaine. Il importe d’œuvrer à davantage faire coïncider la manière d’analyser, de raisonner et d’agir et l’esprit de la santé publique, qui considère la santé au sens large, dans toutes ses dimensions physique, psychologique, sociale, spirituelle, etc.
Extraits
Les conceptions du soin et les valeurs prônées : une opportunité pour affirmer le rôle infirmier en santé publique
« Si les soins sur prescription médicale sont dominants dans l’activité observable dans les services hospitaliers en particulier, ils ne sont pas forcément ceux valorisés dans le regard que les infirmières portent sur leur travail. En effet, c’est le plus souvent le rôle propre qui est fortement mis en avant dans les discours des infirmières, notamment au travers des valeurs du prendre soin. Les soins techniques, même s’ils occupent une bonne partie du temps, ne sont pas toujours identifiés comme appartenant au cœur du métier alors que, paradoxalement, ils peuvent attirer les futurs professionnels. S’ils impliquent des connaissances et savoir-faire auxquels les infirmières accordent de l’importance, dans la mesure où ils garantissent la sécurité et l’efficacité des soins, nombre d’entre elles tendent à dire que tout un chacun peut apprendre une technique de soins, mais qu’il est plus ardu de bien prendre soin.
Ainsi, de l’avis de beaucoup de professionnels, la technicité n’est pas l’expression unique des compétences requises pour exercer le métier d’infirmière ; il s’agit surtout d’être doté de capacités d’observation, d’écoute, de raisonnement, de priorisation des actes à réaliser, de collaboration interprofessionnelle, etc. Parmi les activités qui mobilisent ces compétences, les soins éducatifs et préventifs occupent une place importante et sont valorisés dans le discours des infirmières.
Dans le cadre des soins à domicile, les infirmières sont, au quotidien, directement confrontées à l’impact de l’environnement sur la santé des personnes. Elles doivent prendre en compte, dans leurs projets de soins, tous les déterminants de santé, notamment ceux liés à l’accès aux soins et aux conditions sociales. Si ces aspects sont un peu moins visibles à l’hôpital, ils sont pourtant bien présents, et sont considérés dans le raisonnement clinique et la construction du projet de sortie des patients, conçu dans l’interdisciplinarité.
De nos jours, être infirmière, c’est intégrer la multidimensionnalité de la santé et des soins dans ses conceptions et sa pratique. Cela implique de valoriser le prendre soin, le rôle propre tout en détenant un haut niveau d’expertise technique. C’est également être en mesure de se détacher du modèle biomédical, si longtemps prégnant,avec son identité propre et son autonomie. Parmi notre panel, les infirmiers(ères) plus expérimenté(e)s ou ayant poursuivi des études universitaires, en particulier, expriment davantage cette approche plurielle.
Les conceptions de la santé et du soin exprimées par les participants à l’enquête rejoignent les théories et modèles conceptuels des écoles de pensée holistes qui prennent en compte la multidimensionnalité de la santé, tandis que le modèle biomédical apparaît peu. Concernant les conceptions autours des compétences infirmières, ce sont surtout les activités relevant du rôle autonome et peu celles en lien avec le rôle délégué qui prédominent.
Si la dimension économique du soin n’est pas prioritaire dans le raisonnement qui guide l’action, elle n’entre pas non plus en dissonance. Lorsque les personnes interrogées parviennent à identifier les liens entre, d’une part, la finalité sociale de l’économie de la santé– une santé optimale pour tout le monde – et, d’autre part, la finalité singulière du soin – une santé optimale pour un patient donné –, la place de l’économie de la santé prend sens et éveille leur intérêt. La question de la dimension économique de la prévention, notamment à l’égard des abus du système de santé, les préoccupe particulièrement.
De même, lorsque les valeurs professionnelles, notamment en lien avec le prendre soin ou le care (bienveillance, respect, écoute, etc.), entrent en communion avec celles portées par l’état d’esprit de la santé publique (équité, qualité, éthique, etc.), les personnes s’impliquent volontiers dans une démarche d’analyse plus globale. Elles se sentent en particulier concernées par la lutte contre le gaspillage et la recherche d’efficience, dans l’idée que l’objectif est de pouvoir offrir un meilleur service à ceux qui en ont réellement besoin, par exemple aux urgences.
En somme, dans tous les secteurs d’exercice, des valeurs sont partagées autour des finalités singulières et sociales du soin : le bien-être individuel et la « bien-portance » publique sont interreliés. Dans un bilan de formation en santé publique, un étudiant résume ainsi cette idée : “Pour moi, éduquer c’est être bienveillant, donc faire de la santé publique c’est être bienveillant”. […]
Parmi les priorités des soignants, le soin dans sa dimension résolument bienveillante demeure donc au centre des processus de décision. Quelles que soient la prescription, les normes ou encore les spécificités de la situation, c’est le bien-être du patient qui est avant tout recherché. Cela implique, pour l’infirmier(ère), de s’engager pleinement, ce qui peut avoir des conséquences sur sa santé.
La question de la santé au travail, notamment des professionnels de santé, intéresse la santé publique, d’autant plus dans un contexte de pénurie de personnels. Il importe alors, d’abord, d’évaluer les besoins de santé des professionnels, afin de mettre en place des mesures de promotion de la santé globale et de la qualité de vie au travail ; les infirmières, à travers la recherche et leurs interventions, peuvent en particulier y contribuer. Il s’agit ensuite de permettre aux infirmières de s’émanciper à travers la valorisation de leur rôle propre afin de favoriser l’épanouissement professionnel et les initiatives dans le champ de la santé publique, que soit à l’échelle micro- ou macrosociale. […].
La santé publique offre ainsi, aujourd’hui, aux infirmières de nombreuses perspectives d’activités de soins et de recherche qui ont du sens dans la conception qu’elles ont de leur travail. S’emparer de ce rôle en santé publique devrait leur permettre de s’affranchir encore de leur rôle d’exécutantes et de promouvoir leur rôle propre, dans un contexte où le corps médical peine à répondre à tous les besoins, particulièrement en termes de prévention, d’éducation et de promotion de la santé. »
Repenser la formation initiale infirmière pour concrétiser la transversalité des enseignements en santé publique
« Pour réellement prendre sens, le caractère transversal, sur le plan des enseignements, du champ de la santé publique devrait être matérialisé dans le projet pédagogique des centres de formation et rendu visible dans l’ensemble des contenus, qu’ils soient théoriques où pratiques. En effet, le développement d’un état d’esprit de santé publique ne saurait se cantonner à l’appropriation de quelques concepts circonscrits à un domaine précis d’enseignement. Une telle dynamique nécessite la construction d’une posture réflexive pour être en mesure d’interroger la dimension publique des interventions infirmières et de la profession, quels que soient les domaines d’activité, et tout au long de la formation, théorique et clinique.
Il importe ainsi de visibiliser la santé publique et l’économie de la santé dans l’ensemble de la formation théorique, en particulier dans les enseignements portant sur les processus pathologiques et psychopathologiques. Il s’agit, par exemple, de montrer les liens entre l’épidémiologie, l’économie de la santé et la prévention des maladies évitables ainsi que de leurs complications. Concernant l’apprentissage du raisonnement clinique et du projet de soins, il convient, entre autres, d’intégrer l’analyse tridimensionnelle propre à la santé publique au schéma traditionnel centré sur la personne soignée. Il apparaît également nécessaire de mobiliser davantage les différentes théories de soins en soulignant les interactions entre la santé et l’environnement qu’elles véhiculent. […].
Bien d’autres enseignements encore peuvent être reconsidérés dans une perspective de santé publique, comme ceux portant sur : la qualité et la gestion des risques (efficience des soins, prévention, politiques de certification et de contrôle, etc.), les soins d’urgence ou les techniques de soins (organisation des soins, formation continuée, économie de la santé, etc.), la législation, l’encadrement, etc.
En particulier, il paraît nécessaire d’établir des liens entre la santé publique et la recherche, tant ces questions sont propices pour mettre en valeur un rôle souvent ignoré par les infirmières… alors qu’elles l’assurent au quotidien […]. Il est ainsi possible de soumettre aux étudiants une lecture critique d’articles de recherche portant sur la santé publique de manière générale, ou des problèmes de santé publique spécifiques prévalents en France et dans le monde, ou encore d’encourager le questionnement scientifique portant sur la promotion de la santé, la prévention, l’éducation en santé, etc. Ainsi, l’intérêt de la recherche, notamment celle susceptible de contribuer à l’amélioration de la santé de la population, devrait toujours plus faire l’objet d’une mise en avant en formation initiale. […]
La transversalité de la formation en santé publique peut encore être concrétisée dans le cadre de journées d’études thématiques interprofessionnelles afin de favoriser les échanges et l’analyse interdisciplinaire des problèmes de santé publique. Enfin, la promotion de la santé et du bien-être des étudiants eux-mêmes peut être au centre d’interventions pédagogiques qui mobilisent à la fois la démarche de projet et les enseignements théoriques de santé publique ».
