Autour de la réforme de la formation infirmière et de la santé publique

Walter Hesbeen est infirmier, professeur… et docteur en santé publique. Dans le dernier numéro de Perspective soignante (daté d’avril 2026), dont il est le rédacteur en chef depuis 1998, il partage et son expérience autour de la santé publique et son avis sur les défis de compréhension, pédagogique et professionnel que représente la dernière réforme de la formation infirmière de 2026 qui met en avant, notamment, des contenus en lien avec la santé publique.

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Éditorial de Perspective soignante n° 85

Le texte portant réforme de la formation infirmière en France a été publié au Journal Officiel le 26 février 2026 pour une mise en application lors de la rentrée académique de septembre prochain. La satisfaction des professionnels est assez largement exprimée dans les médias spécialisés ainsi que dans les réseaux sociaux. Plusieurs personnes m’ont indiqué la place importante qui y était dévolue à la « santé publique ».

Cette évocation de la santé publique me ramène près de 35 ans en arrière. En effet, à l’occasion de la réforme de la formation de 1992 – celle qui mettait fin à la formation d’infirmier de secteur psychiatrique (ISP) –, la santé publique était déjà mentionnée, suscitant un peu d’émoi dans les équipes pédagogiques des établissements de formation tant le sentiment d’impréparation était grand.

À l’époque, j’étais professeur à l’École nationale de santé publique (ENSP) à Rennes. Je fus rapidement sollicité pour rédiger un ouvrage à destination des étudiants ainsi que pour donner le cours de santé publique, notamment à l’IFSI de Saint-Brieuc, ce que je fis durant cinq années. Cette expérience auprès d’un public bien jeune, dont la plupart avait à peine 18 ans, fut pour moi à la fois instructive et réjouissante. Ainsi, par exemple, dans le cadre d’un éveil aux réalités sociales et d’une prise de conscience des multiples aspects de la santé publique, j’ai pu organiser, avec le soutien de la direction et pour toute la promo, un voyage à Paris incluant – grâce à mes contacts dans le milieu pénitentiaire – une visite de la prison de Fresnes. Des lieux étonnamment ouverts à l’époque et dont bien des responsables étaient désireux de contacts et de relations, en particulier avec les professionnels de la santé.

Le défi de la compréhension

La santé publique souffre, de mon point de vue, d’une incompréhension assez répandue, tant dans la population qu’auprès des professionnels eux-mêmes ; d’une abstraction assez obscure pour les uns, elle est réduite à des systèmes et à des données épidémiologiques pour les autres. Dans les instituts de formation, ce que l’on désigne par l’expression « stages de santé publique » renvoie le plus souvent à des stages organisés en dehors du milieu hospitalier… Une infirmière « de santé publique » est fréquemment considérée comme celle qui exerce en PMI ou en milieu scolaire, etc. On peine à imaginer qu’une infirmière de chirurgie, un kiné en centre de rééducation-réadaptation, une aide-soignante en EHPAD ou un médecin généraliste dans son cabinet sont autant de professionnels non seulement de la santé, mais également de santé publique.

À l’heure où les programmes de formation semblent vouloir renforcer la dimension santé publique, nous devons nous rappeler que tout ce qui concerne la santé de la population concerne la santé publique. Il n’y a donc pas des stages de santé publique et d’autres qui ne le seraient pas. Il n’y a pas d’infirmières ou d’infirmiers de santé publique et d’autres qui ne le seraient pas…

Ce défi de la compréhension appelle, au fond, une clarification dans la manière que l’on a de définir auprès des étudiantes et des étudiants ce qu’est la santé. S’agit-il d’une absence de maladie à l’instar de « la vie dans le silence des organes » qu’évoquait le chirurgien René Leriche ? S’agit-il du « déploiement des possibilités d’une existence » (Bernard Honoré) ? Fait-on référence au biologiste René Dubos qui nous rappelle que « chacun veut faire quelque chose de sa vie et a besoin, pour cela, d’une santé qui lui soit particulière » ? Pour le dire avec d’autres mots, se réfère-t-on à une santé biomédicale dont la référence est la physiologie et son corollaire la pathologie ? Ou se réfère-t-on à une santé existentielle qui se caractérise en un « être bien en une existence singulière » ? Est-on capable d’harmoniser ces deux approches sans réduire la santé ni à l’une, ni à l’autre ? Cela nécessite d’aider à prendre conscience et à intégrer que l’absence de maladie ne signifie pas une « bonne santé » et, à l’inverse, que la présence d’une maladie chronique, d’une infirmité, d’une limitation invalidante, etc. n’empêche nullement de « vivre en bonne santé ».

Un défi pédagogique

C’est précisément parce que tout ce qui concerne la santé de la population concerne la santé publique que nous sommes confrontés à un défi pédagogique et d’organisation du dispositif de formation. Tout d’abord celui, pour les membres des équipes pédagogiques, de s’approprier une compréhension fine de ce dont il est question. Ensuite, de situer tout enseignement théorique et tout stage de formation pratique dans une perspective de santé publique. Le défi n’est pas celui du contenu des enseignements, les formateurs, enseignants, maîtres de formation pratique, etc. y étant souvent bien préparés. Il est ici question de la capacité d’établir des liens afin qu’un cours donné ou un stage organisé ne soient pas abordés « en tant que tels », isolés d’un ensemble, au risque de provoquer l’illusion que ceci ou cela pourrait « exister à l’état pur », déconnecté de toute réalité sociale et humaine bien plus vaste et, donc, complexe.

Il m’apparaît ici plus que jamais important de s’approprier – de se réapproprier –, en particulier dans le domaine de la formation, la notion de pensée complexe. Du latin complexus, le terme « complexe » désigne ce qui est tissé ensemble. La conscience de la complexité permet d’éviter de disjoindre ce qui est pourtant indubitablement relié, ce qui débouche sur une pensée disjonctive aux effets désastreux car réducteurs dans la compréhension des phénomènes. Elle permet, également, de se prémunir contre la tentation de globaliser qui conduit à se montrer superficiel sans apercevoir et sans prendre en compte les particularités. Que de fois les approches ou décisions issues d’une pensée globale nous désolent par leur manque de clairvoyance, de profondeur et donc de pertinence.

Vu l’importance de ce défi pédagogique pour la pratique des futurs professionnels de la santé, ne serait-il pas utile de recommander aux personnes se destinant à la pédagogie de lire et d’intégrer l’Introduction à la pensée complexe d’Edgar Morin ?

Un défi professionnel

Choisir de devenir professionnel de la santé, c’est opérer le choix d’exercer un métier de la relation à l’humain. Des êtres humains qui sont confrontés à la maladie, à la dépendance, à la vulnérabilité ou, plus simplement, qui ont besoin d’être éclairés, conseillés, accompagnés parfois dans une situation et un contexte de vie qui leur sont particuliers.

Ce choix engage la responsabilité des professionnels non seulement dans leurs pratiques professionnelles, mais aussi dans leur manière d’être présents au monde dans la vie ordinaire tant auprès de leur entourage proche que dans la vie de la cité. Devenir professionnel de la santé, c’est résolument se situer comme acteur de santé publique et, à ce titre, acteur de veille et de conseil faisant preuve de vigilance au cœur même de la vie de la population. C’est concevoir son métier comme vecteur d’humanité auprès du public, auprès des différents publics que nous sommes chacune et chacun amenés à côtoyer.

On voit combien la place de la santé publique dans les programmes de formations ne peut être conçue telle une matière de plus à étudier ou un stage particulier à réaliser. On voit, également, combien les instituts de formations ou les écoles de santé peuvent apporter à la population des informations, des éclairages, de l’aide selon le cas, notamment en organisant des conférences, des séminaires, des temps de rencontres, etc. qui témoignent, à la fois, de leur implication au service de la population et de leur volonté de contribuer, même modestement, à une vie plus harmonieuse dans la cité.

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