De l’art, du soin et des couvertures

De la peinture à la photographie

Alors que l’année s’achève, je me retourne vers les publications de l’année, comme un rituel : contempler derrière l’épaule pour mieux envisager l’horizon. Cette année, je vois, comme toujours, les thématiques abordées au fil des publications, toujours différentes, originales, autour du soin, du prendre soin, de la perspective soignante. Mais je vois également des « objets », des objets aussi beaux que possibles, entre d’un côté leur contenu soigné par les auteurs, peaufiné dans le travail éditorial et au fil des échanges, et de l’autre leur couverture. Lorsque nous avons créé la maison d’éditions en 1996 avec ma mère, Lidy Arslan, une évidence est apparue immédiatement : l’illustration serait de tel format et, surtout, aucun texte ne viendrait souiller le travail de l’artiste – le titre en haut à droite, le sous-titre ou l’accroche au-dessus de l’illustration.

Au préalable, l’idée était de choisir pour chaque livre l’œuvre d’un peintre vivant. Pendant quelques années, ce fut possible, grâce au cercle des amis peintres, dessinateurs. Puis ce fut plus difficile d’atteindre cet idéal de mêler ainsi œuvres peintes et publications, d’entremêler art peint et soin, des proches disparaissant.

Il y eut alors la rencontre avec Isabelle Delivré. C’est cette rencontre qui est décrite au travers du texte suivant, que m’avait un jour demandé Isabelle pour… un de ses propres livres mêlant textes poétiques et photographies… (S.A.)

Son site Internet : https://www.isabelle-delivre.com/

Des livres, des thèmes et, à chaque fois, une photographie

« C’est par une photographie que “tout a commencé” avec Isabelle Delivré. Notre relation s’ouvre par une photographie. Une relation d’emblée esthétique, fondée sur le “beau”, les “goûts et les couleurs”, l’imaginaire, le jeu des devinettes, les formes devinées et les sens soulevés, les humeurs du jour, l’attention à ce que souhaite l’autre.

Cette première photographie est une couverture. En tant qu’éditrice, je suis en effet toujours à la recherche d’illustrations de couvertures : l’illustration, là, en bas à gauche, d’un format assez grand, fait le livre, lui procure toute son ampleur, donne envie de l’exposer, de le caresser du regard, d’y revenir avec plaisir, de le prendre en main. Une belle couverture fait du livre un bel objet.

Cette année de 2009, grâce à une auteure, je sollicite Isabelle qui m’envoie un CD – support de ces temps anciens. Je me souviens avoir déjà souri devant tous ces éclats de couleurs. Une photographie est choisie. Un tableau, ai-je d’abord pensé, avec une forme humaine étrange en son sein. Isabelle me vend très vite la mèche : il s’agit en réalité d’une coque de bateau au rouge brillant en haut, au gris métallique en bas, traversé d’une coulure noirâtre anthropomorphe. Des années durant, je me suis amusée à demander régulièrement ce qu’y voyaient des gens de passage dans mon bureau. Personne ne pensait à la coque d’un bateau ; tout le monde en revanche voyait la belle couverture.

Le lien si particulier qui m’unit à Isabelle vient certainement de ce qu’elle-même est capable de distinguer dans un amas de pierre, un mur, une flaque d’eau, une coque, un voile, des rideaux, des plis, des creux, et ce que, de mon côté, je distingue en lien avec les livres que je publie. Les auteurs évoquent les pratiques soignantes, la relation soignant-soigné, le travail soignant, le travail social, la formation, des “choses” souvent difficiles, peu dites, cachées, invisibles. Par ses photographies révélatrices du plus haut intime, du si charnel et corporel – même en minéral ou végétal –, par son regard captateur du secret ou du mystérieux que nous ne savons pas voir en passant trop vite à côté, Isabelle dit dans ses photographies la vie, les vies de chacun, faites de sensations et de perceptions. Elle enrichit ainsi de ses couleurs et de son regard les nombreuses couvertures que nous avons faites ensemble.

Aujourd’hui, Isabelle m’envoie régulièrement ses pensées photographiques, que je saisis toujours comme des cadeaux du jour. Je lui parle du “cercle rose” que je voudrais pouvoir utiliser “plus tard”, lorsque l’occasion d’une publication se présentera ; ou bien de cette “griffure orange”, si belle qu’il nous faudra ensemble la “caser” sur une couverture – c’est notre complicité ! Et là Isabelle me révèle le “pot aux roses” : la griffure est une vue rapprochée d’une pelle de chantier (qui l’aurait deviné ?). Nous l’aimons toutes les deux. Un ou deux auteurs la trouvent trop… “violente”, “dure” ? Nous patienterons. Puis le jour arrive : la réunion du bon livre, du bon auteur et de la bonne photographie !

Enfin, il y a aussi de temps en temps des “commandes”. Des commandes telles que nous les concevons, Isabelle et moi : “quelque chose de chaud, de mystérieux, d’étonnant, enfin, vous voyez… ?” Et Isabelle finit toujours par voir effectivement, mais jamais tel que j’aurais pu le penser. D’ailleurs, c’est bien pour cette raison que je ne me risque pas à lui demander du trop précis : je préfère cette surprise d’accueillir sans préparation les prises de réel d’Isabelle. Des prises du vu en réalité qui laisseront toujours voguer l’imagination… »

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