Dans la peau d’une personne en souffrance existentielle

Michel Dupuis est un philosophe. Ses centres d’intérêt sont multiples, comme ses approches. Mais son regard a depuis longtemps considéré le soin, les soignants, les contextes de soins, les organisations de santé (en particulier avec les livres Le soin, une philosophie et L’éthique organisationnelle dans le secteur de la santé). Outre ses enseignements, Michel Dupuis donne de multiples conférences, anime de nombreux séminaires. Lors de ses conférences auprès des professionnels de la santé, il est remarquable de le voir captiver son auditoire à la fois par sa pédagogie et par sa fine connaissance du monde du soin. Dans son dernier livre, il se penche sur la notion de souffrance existentielle et en réalise notamment une description phénoménologique.

Il est possible de lui écrire à l’adresse lasouffranceexistentielle@gmail.com pour lui adresser votre propre description phénoménologique, dans vos mots à vous, de la souffrance existentielle que vous traversez ou dont vous êtes témoin proche. Une analyse des données récoltées pourrait ainsi être réalisée et faire l’objet d’une publication ultérieure

Extraits

Une intention

« Une description phénoménologique de la souffrance existentielle tente d’élucider, de comprendre et aussi d’expliquer comment cette expérience globale se donne à vivre. L’exercice que je propose ici n’est qu’approximatif et immédiatement biaisé : je ne parle pas de mon expérience à la première personne, car je ne subis pas actuellement cette souffrance existentielle, mais j’écoute les personnes et je m’imprègne de la littérature. C’est insuffisant, mais c’est une première étape. Tâchons d’ouvrir les yeux et les oreilles, de voir et d’entendre ce qui se donne au fur et à mesure : une palette de traits, qui apparaissent simultanément à chacun de nos sens et selon des rythmes d’intensité plus ou moins définis. »

Une phénoménologie de la souffrance existentielle

« […] le monde du patient confronté à la souffrance existentielle est clos ; sa situation paraît sans aucune issue. Si l’angoisse humaine est classiquement définie comme la maladie des possibles vertigineux et de l’absence de support dans le monde, l’angoisse vécue par des humains dans la souffrance existentielle est très différente à première vue. Les rares possibilités sont pour la plupart inquiétantes, et il n’y a guère de place pour une bonne surprise. En ce sens, la situation engendre plutôt une peur sèche qui répond à une menace, sans l’aspect de surprise : ce qui est redouté et qui fait peur est déjà un peu là – sauf événement plus grave encore, qui s’abat et déchire le mur du présent : un diagnostic complémentaire, une complication, une douleur nouvelle. […]

Le poids des choses et la charge de l’existence sont accablants. Tout est difficile à peser, à penser, à projeter, à convoquer par imagination. Cette dernière n’existe peut-être plus, ou alors elle est figée, inerte, incapable d’amener et d’emmener les images et les idées. Ralentissement idéique ? On peut l’exprimer ainsi, avec ces termes techniques si l’on ne perd pas de vue l’effort, la fatigue, peut-être l’agacement de l’attente. Sous le poids de l’existence sourd un sentiment de déconnexion ou de fragmentation.

Une première déconnexion vient du fait que l’existence passée semble coupée de ce qui est vécu actuellement depuis l’intensification de la maladie. Le passé, heureux ou pas, s’est éloigné, et le patient ne fait peut-être plus l’expérience de son identité intime, de la continuité de sa vie ; il a changé ; il n’est plus le même. Se sent-il encore comme un sujet, une personne, ou bien se sent-il désormais comme un corps malade, un objet ? Au fond le quotidien est envahi désormais d’événements extérieurs (bruits proches ou lointains, soins, visites, etc.) et de processus intérieurs (douleurs, sensations étranges, engourdissement, impatience des jambes, demi-sommeil), et tout cela s’accumule sans ordre au fil de la journée, de la crise douloureuse, de l’insomnie, de la semi-conscience. Plus grand-chose ne tisse des motifs sur la trame : rien ne fait histoire personnelle, “intérieure”.

Deuxième déconnexion : le rapport au monde qui l’entoure a changé, ces lieux où le patient passe le temps de ses journées et de ses nuits, même quand il continue de vivre à son domicile où il a fallu peut-être aménager et médicaliser des espaces – le lit a été installé au milieu du salon, etc. L’environnement social, lui aussi, a changé : de nombreux intervenants étrangers sont apparus, les proches ont sans doute adapté leurs manières. La confiance n’est plus spontanée ; on fait attention à ce que l’on dit ; on ne veut pas faire mal, physiquement dans les contacts, ou psychologiquement par des mots qui seraient maladroits. Un éloignement s’est produit. Un détachement, ou un décollement ? Une étape nécessaire à l’envol ? C’est ce que disent certains convaincus, mais la proximité soignante ne garde-t-elle pas au fond d’elle-même la distance adéquate du respect, qui n’aura jamais besoin d’apparaître dans une “mise à distance” ? L’art de l’adieu partagé n’est-il pas précisément dans ce lâcher-prise du sujet qui prend congé, rendu possible par le soutien de ses proches, en une proximité qui n’est jamais un abandon ? Jamais le “laisser tomber” ne facilite l’envol. »

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